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Crise anglophone : « le fédéralisme comme la décentralisation sont de mauvaises solutions »

Sans un réel désir de vivre ensemble, le débat sur la forme de l’Etat ne résoudra pas la crise dans les régions anglophones, estime notre chroniqueur.

Le temps passe et la crise anglophone se durcit au Cameroun. Les deux camps, gouvernement et séparatistes, campent sur leurs positions. Sur le terrain, et même si la guerre de la désinformation fait rage, le chaos se répand et le sentiment d’une impasse se précise.

Des Camerounais anglophones dénoncent les discrimations dont ils sont victimes, à Bamenda, le 22 septembre 2017. | Crédits : STRINGER / AFP

Dans son dernier rapport, l’ONG International Crisis Group voit dans l’Eglise catholique un possible médiateur entre les belligérants. Mais elle s’empresse de souligner que les nombreuses divisions (elle aurait pu rajouter la corruption) de cette institution pourraient compromettre une éventuelle médiation. L’une des questions qui divisent le clergé est celle de la forme de l’Etat camerounais : pour sortir de la crise, le Cameroun doit-il redevenir une fédération ou appliquer une véritable décentralisation ?

Le débat agite aussi la société civile. Les voix les plus audibles plaident pour un retour au fédéralisme (qui était la forme de l’Etat camerounais entre 1961 et 1972). Cela se comprend : pour de nombreux Camerounais anglophones, la forme fédérale évoque une époque plus favorable. Pour certains Camerounais francophones, elle a le visage de l’évidence : elle a existé par le passé, de nombreux « anglophones » la réclament de nouveau, cette communauté est par ailleurs minoritaire ; lui accorder une plus grande autonomie réglerait forcément le problème.

Important dispositif de sécurité à Buea, chef-lieu du sud-ouest du Cameroun, le 1er octobre. | Photo : © STRINGER / AFP / Illustration

Un problème fondamentalement politique

Mais l’examen des faits invite à la prudence. Le Nigeria est un Etat fédéral, ce qui n’empêche en rien une forte instabilité politique ni même des poussées sécessionnistes structurelles depuis son indépendance. L’Ethiopie est allée encore plus loin dans la logique fédérale, puisque son fédéralisme est ethnique depuis 1991. Sa Constitution proclame même un « droit inconditionnel » à la sécession. Pour autant, les tensions ethniques y sont toujours vives et, malgré des progrès notables sur le plan économique, le pays n’a toujours pas trouvé, loin de là, la stabilité politique et la paix civile que l’ethno-fédéralisme visait.

Bien sûr, des cas de fédérations « réussies » existent. Mais l’existence de contre-exemples devrait au minimum faire réfléchir les partisans du fédéralisme. Pourquoi le Cameroun serait-il différent du Nigeria ou de l’Ethiopie ?

Sur le papier, la décentralisation est elle aussi une option raisonnable. Dans les faits, elle se résume souvent à la seule décentralisation des pouvoirs. Or c’est la décentralisation des ressources qui donne leur autonomie aux régions. Et donc sans réelle marge de manœuvre budgétaire, c’est-à-dire sans volonté politique affirmée de renforcer les territoires, il n’y a guère de décentralisation.

Dans le cas du Cameroun, le fédéralisme comme la décentralisation sont de mauvaises solutions car elles répondent à un mauvais problème. Ce sont en effet des solutions techniques à un problème fondamentalement politique. La forme fédérale de l’Etat contribue certainement au bon fonctionnement du Canada ou de la Suisse, mais elle n’est pas la raison profonde de la cohésion et de la stabilité de ces pays. Par ailleurs, la Tanzanie, par exemple, gère harmonieusement sa grande diversité ethnique sans recours au fédéralisme.

Des soldats du Bataillon d’intervention rapide, à Bamenda, au Cameroun, le 17 novembre 2017. | Crédits : STRINGER / AFP
Des soldats du Bataillon d’intervention rapide, à Bamenda, au Cameroun, le 17 novembre 2017. | Crédits : STRINGER / AFP

Un contexte de fortes polarisations ethniques

A la base du « succès » de l’expérience canadienne ou suisse, il y a, comme dirait le philosophe Ernest Renan (1823-1892), « le consentement actuel, le désir de vivre ensemble ». Sans cette « volonté commune dans le présent », sans ce « plébiscite de tous les jours », sans « ce désir clairement exprimé de continuer la vie commune », la forme de l’Etat, quelle qu’elle soit, n’empêchera pas l’implosion du Cameroun. Dans un contexte de fortes polarisations ethniques, il y a même lieu de craindre que, loin de calmer les revendications des uns et des autres, le retour au fédéralisme ou même l’application d’une véritable décentralisation n’attise des poussées séparatistes partout dans le pays.

Il faut donc passer d’un débat technique à un débat politique. La question prioritaire n’est pas la forme de l’Etat camerounais, mais les conditions de l’émergence d’une nation camerounaise. L’ingénierie politique la plus élaborée ne se substituera pas à l’absence de ce « désir clairement exprimé de continuer la vie commune ». Aucune médiation, d’où qu’elle vienne, ne fera naître cette « volonté commune dans le présent ».

Ce qui fait tenir une société sur le long terme, c’est l’existence en son sein du sentiment d’une communauté de destin ; cette idée que quelle que soit son ethnie, sa religion, sa catégorie sociale, chaque citoyen camerounais est intimement lié à un autre par des valeurs communes, une identité partagée et une fraternité spirituelle qui transcendent tous les particularismes. Le processus de création de ces valeurs, de cette identité et de cette fraternité est fondamentalement politique. Et c’est cette glu qui garantira aussi bien la survie que la stabilité et la prospérité du Cameroun.

Par Yann Gwet, essayiste camerounais

Le Monde Afrique
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