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Père Ludovic LADO : « Le régime en place rend la vie difficile aux vrais intellectuels

L’intervention d’Achille Mbembe dans le débat entre communautés a été pour le moins surprenant, venant d’un intellectuel peu connu pour ses débordements. Les intellos sont-ils des incendiaires ou des éclaireurs ? Mbembe est sorti des rangs par solidarité tribale pour accabler une communauté. Est-ce le rôle d’un intellectuel ? En scrutant les crises camerounaises, les intellectuels camerounais ne font-ils pas partie prenante de l'échec monumental d'un régime et de l'abrutissement des populations ? À cette question, le Pr shanda Tonme nous a confié être « très déçu par la sortie de notre compatriote Achille Mbembe. Je ne vois pas pourquoi il a pu ainsi traiter un des peuples les plus nobles de notre pays. C'est terrible, et j'en porte la honte, ayant vécu et grandi à Douala et ayant en mes entrailles tout ce qui d'un Camerounais est un sawa. Ton questionnement est tellement juste et légitime, que je me demande si c'est d'ailleurs aux intéressés d'en parler ». Le père LADO ne s’est pas dérobé. Le Messager vous livre ci-après, sa réaction.

Qu’est-ce que c’est qu’un intellectuel ? Un individu instruit ? Un enseignant ?
De prime à bord, un intellectuel c’est un membre de la société qui met son savoir au service de la vérité, la vérité qui libère. C’est un membre de la société qui est non seulement instruit et éclairé mais qui éclaire les autres membres de la société. Et il en existe dans toutes les sociétés. Pour être intellectuel, on n’a pas nécessairement besoin d’être diplômé et les diplômés ne sont pas nécessairement des intellectuels. Par exemple, les sages sont les intellectuels des sociétés traditionnelles.

Dans le contexte camerounais, peut-on recenser les catégories d’intellos ? – ceux qui soutiennent le pouvoir ? Ceux de la société civile ? Ceux affiliés à une opposition ?
Au Cameroun, des diplômés qui bavardent pour paraître intelligents, voire érudits, on en trouve. Ils sont nombreux ! Mais des intellectuels, on en cherche. Des diplômés, on en trouve dans tous les secteurs de la société. Ils ont le savoir sur beaucoup de choses mais il leur manque le souci éthique pour servir la vérité camer.be, pour éclairer les autres. On est intellectuel quand on met son savoir au service de la vérité. Beaucoup au Cameroun le mettent au service du mensonge. Bien évidemment, le régime a ses démagogues. Je ne les appellerai pas intellectuels.

Dans quel camp mettrait-on par exemple Owona Nguini ou Patrice Nganang, deux extrêmes ?
Ce qui est sûr, ce sont des diplômés de haut niveau qui ont chacun un avis sur l’actualité du Cameroun au quotidien, et aussi une certaine audience. Maintenant est-ce qu’ils mettent leur savoir au service de la vérité pour éclairer le peuple, c’est leur conscience qui peut répondre à cette question. Notre conscience nous met face à Dieu où se fait la vérité loin des apparences des prises de position publiques. Je n’ai pas suffisamment d’éléments pour les classer.


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Comment peut-on par exemple expliquer le virement d’un Achille Mbembe qui –à la faveur d’une querelle urbaine- entre les communautés Douala et Bassa, en est venu à soutenir sa communauté en affublant l’autre des noms d’oiseau ?
Achille Mbembe, un des spécialistes de l’histoire du nationalisme camerounais, a donné son point de vue sur un incident malheureux qui s’est finalement transformée en querelle intercommunautaire. Etait-ce une défense de la communauté Bassa ou de l’héritage d’Um Nyobe dont le caractère national était mis en cause ? Tout dépend de la lecture qu’on fait de son texte. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il n’a pas été tendre avec les chefs Sawa qu’il a peints en noir dans son texte, en insinuant qu’ils ont une longue histoire d’impertinence.

Ce faisant ne déplace-t-il pas le rôle d’un intello ?
Encore une fois, tout dépend de l’angle de lecture de son texte. Sa prise de position n’était pas sûrement dépassionnée, mais était-elle au service de la vérité ? At- il écorché la vérité historique en laissant entendre que les chefs Sawa ont une longue histoire d’impertinence? C’est cela la vraie question il me semble. C’est aux historiens d’en juger.

Dans un autre sens, patrice Nganang n’est-il pas du même tonneau ?
Je reviens à la même question : est-ce qu’il met son savoir au service de la vérité qui libère ? Ou bien il est seulement au service d’une idéologie. C’est sa conscience qui peut répondre à cette question ? Est-ce qu’il constitue un guide éclairé pour la société ? Pour certains sûrement ! Le moins qu’on puisse dire c’est qu’il ne fait pas l’unanimité.

Owona Nguini qui se positionnait comme éclaireur a viré de bord à 100% pour prendre part au festin tribal. Est-ce à désespérer des intellos ?
J’ai lu l’une ou l’autre de ses tribunes, mais je ne peux pas prétendre l’avoir suivi de bout en bout au point de pouvoir noter ses virements, si virement il y a eu. Etait-il un éclaireur auparavant ? Je n’en sais rien. A-t-il viré ? Je n’en sais rien. Lui-même semble dire qu’il n’a pas changé. Ce que je recommande en général aux jeunes c’est de ne jamais être des « followers passifs », pour reprendre l’expression de quelqu’un. Il faut toujours garder son esprit critique par rapport à n’importe quel gouru médiatique ou politique.

Est-il si difficile pour l’intello Camerounais de rester au-dessus de la mêlée ?
Oui, surtout au Cameroun. Parce que le régime en place rend la vie difficile aux vrais intellectuels. Vous ne pouvez pas rester fidèle au service de la vérité et ne pas être persécuté par les gens du système. La clochardisation des intellectuels est l’une de leurs armes préférées. Alors pour ne pas mourir de faim, on s’aligne et on retrouve tout le monde dans les caniveaux des positionnements intéressés et des débats abrutissants.

Tous ceux cités dans cette contribution ont été formés à l’étranger. La formation à l’interne assure-t-elle mieux ?

Le problème n’est pas le lieu de formation, mais la force de nos convictions éthiques. Est-ce que la vérité représente une valeur primordiale pour moi ? Si oui, je la défends aussi bien dans les amphis que dans la société.


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Le régime actuel avait fait le pari des intellos-universitaires, de Georges Ngango aux Melone en passant par Joseph Owona. Leur contribution a-t-elle fait avancer la société ?
Le régime d’Ahidjo tout comme le régime Biya n’ont jamais été de grands amis de la vérité. Quand on fonctionne dans un régime où on ne peut pas dire en public ce qu’on pense, c’est très difficile de servir la vérité sans risquer sa vie. Je ne suis pas sûr qu’un vrai intellectuel, au sens où je l’ai défini, peut trouver sa place dans le régime actuel.

Père LADO Faut-il jeter les intello par-dessus bord ?
Non ! Il y a sûrement des Camerounais qui, loin des caméras, sont persécutés du fait de leur rectitude morale dans leurs milieux professionnels. Voilà nos intellectuels qui rendent un grand service à la nation. Le problème est que les médias fabriquent des gurus qu’ils positionnent ou déclassent à leur gré, et cela donne l’impression que tout est pourri. Encore une fois, est intellectuel est toute personne qui met son savoir au service de la vérité. Et il y en a au Cameroun.

Entretien Mené Par Edouard KINGUE

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