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Go Cameroun ! : les forces de la transition de plus en plus irrésistibles

Déclaré réélu à 85 ans par le Conseil constitutionnel pour un 7e mandat, Paul Biya paraît inamovible. Doucement mais sûrement, son pouvoir donne des signes d'épuisement et d'usure qui alimentent un climat d'incertitude et de crainte du lendemain.

Le Cameroun que Paul Biya va continuer à présider est une vaste étendue constituée de petits empires dans le septentrion et dans les grassland à l’ouest, et de sociétés acéphales dans le sud. Des confins du lac Tchad jusqu’au divin et majestueux mont Cameroun, une étendue qui a connu, dans le versant littoral, la fréquentation des commerçants espagnols et portugais pendant l’esclavage, et, bien après, la pénétration de l’interland par les colons allemands.

Le long chemin de la constitution de l’État du Cameroun

Il est important de rappeler que la création de l’État du Cameroun est le résultat de la conférence de Berlin qui s’est tenue de novembre 1884 à février 1985 et dont l’objet était le partage de l’Afrique entre les puissances colonisatrices d’antan, et ce, à l’insu des Africains. Situé en Afrique centrale, au cœur du golfe de Guinée, avec près de 750 000 km2 de superficie, le Cameroun sous protectorat allemand comptait parmi les plus grandes colonies de peuplement de la fin du XIXe siècle. Buea, la ville au pied du mont Cameroun, a été la capitale de cet État de 1901 à 1909. C’est l’éruption volcanique de cette montagne haute de près de 4 100 mètres qui va contraindre les administrateurs coloniaux allemands à déplacer la capitale à Yaoundé, l’actuelle capitale du Cameroun. Toutefois, un événement international aura une incidence directe, fonctionnelle et structurelle sur la construction du jeune État : la Première Guerre mondiale (1914-1918). Dans le traité de paix de Versailles d’après-guerre, l’Allemagne renonce à ses territoires d’outre-mer au rang desquels le Cameroun au profit de la Société des Nations (SDN), ancêtre de l’ONU, qui en confie l’administration à la France pour sa partie orientale et à l’Angleterre dans sa partie occidentale à la suite du condominium franco-britannique sur l’annexion du territoire en 1916.

La création de l’Organisation des Nations unies (ONU) en 1945 sur les cendres de la SDN ne va pas modifier le statut du Cameroun qui sera dès lors placé sous la tutelle de la nouvelle organisation et administrée dans les mêmes positions et dans les mêmes conditions par la France et l’Angleterre. Le vent des indépendances qui va souffler sur l’Afrique verra la naissance en deux temps du Cameroun : le 1er janvier 1960, celui de l’État indépendant du Cameroun oriental (francophone) et le 1er octobre 1961, celui du Cameroun occidental (anglophone), tout cela accompagné de la réunification des deux entités sous la forme d’un État fédéral. Les différentes mutations politiques qu’a connues le pays ont débouché sur la naissance de la République du Cameroun en 1984, c’est-à-dire deux ans après l’accession du président Biya au pouvoir.

Le danger d’un mandat, peut-être, de trop

La réélection du président Biya à l’issue du scrutin du 7 octobre dernier a été confirmée par le Conseil constitutionnel et très contestée par certains leaders de l’opposition, de la société civile et même de l’Église catholique qui ne reconnaissent pas ces résultats. Avec plus de 70 % des suffrages exprimés, le président sortant rempile pour un septième septennat. À 85 ans, Paul Biya est au pouvoir depuis 1982 à la suite de la démission du tout premier président Ahmadou Ahidjo qui, lui, aura passé 22 années au sommet de l’État. L’élection présidentielle du 7 octobre dernier, qui, au gré des manigances des institutions en charge des élections et de la contestation de l’opposition, assure le maintien au pouvoir du président Paul Biya, mais sonne comme la provocation de trop auprès de la jeune génération au vu du travail de l’opposition et des stratagèmes du régime qui n’a ménagé aucun effort, jusqu’a surfer sur les éléments géo-ethniques pour favoriser le maintien au pouvoir de l’homme fort de Yaoundé. Et tout ceci n’a pas été sans conséquence, le pays aujourd’hui est fragmenté dans sa structure de base : l’unité nationale.

Un pays fragmenté

Ce socle qui a été fragilisé présente des signes très avancés d’une fragmentation à trois pôles. Celui des séparatistes anglophones qui ont réussi à maintenir le blocus depuis deux ans déjà dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest ; celui de la minorité pro-régime, cette oligarchie en place depuis plus d’un demi-siècle et qui ne cesse d’entretenir tous types de corruption, de népotisme, de clientélisme, d’injustice, ayant installé même des dynasties administratives pour maintenir les privilèges à une caste ethnocentrique et détentrice du pouvoir absolu. D’ailleurs, l’essentiel des postes-clés – de souveraineté – dans le gouvernement et dans l’armée est occupé par ces derniers. Enfin, le pôle récemment constitué à l’issue de la convocation du corps électoral pour l’élection présidentielle et à la suite de la reconnaissance de la victoire du président Biya au lendemain du scrutin : il est symbolisé par le professeur Maurice Kamto, universitaire, avocat international et ancien ministre devenu figure emblématique de l’opposition.

L’opposition : de Maurice Kamto aux autres

Depuis sa démission du gouvernement en 2011, ce dernier a pu fédérer autour de sa candidature un ensemble de partis d’opposition, des organisations de la société civile, des groupes syndicalistes, des technocrates et même des groupes patronaux jusqu’ici restés très fidèles au président Biya. Ses sympathisants, qui ont fait des réseaux sociaux numériques une forte caisse de résonance, ont réussi le pari de la mobilisation, de la propagande et de la conquête du pouvoir par des réactions aussi démesurées que proportionnées aux attaques et menaces des thuriféraires du régime.

D’autres personnalités de la classe politique camerounaise viennent renforcer ce bloc nouvellement constitué. À l’instar de Cabral Libii – opposant controversé –, arrivé en troisième position à l’élection présidentielle, mais surtout du bâtonnier maître Akere Muna, ancien vice-président de l’ONG Transparency International, qui s’est désisté deux jours avant le scrutin pour rejoindre la coalition construite sur la candidature du professeur Maurice Kamto. C’est cette coalition qui ne cesse de revendiquer sa victoire en s’appuyant sur tous les moyens de droit pour y parvenir. D’ailleurs, les nations très jalouses de la démocratie à l’instar des États-Unis, qui ont reconnu plusieurs cas d’irrégularités avant, pendant et après le scrutin, appellent au dialogue et à l’urgence de résoudre la crise anglophone. Toutefois, la France, qui continue de soutenir les leaders de son « pré-carré » en Afrique centrale, rame à contre-courant de son idéal et de sa volonté de bâtir un monde nouveau impossible sans une Afrique nouvelle.

Cameroun, un pays de contrastes

Plus de 90 % des terres sont arables. Avec un potentiel hydraulique inégalable – le deuxième – en Afrique, l’absence d’eau potable et autres biens dérivés est un défi au maintien au pouvoir de Paul Biya. Le déficit énergétique ne favorise pas l’immersion des capitaux. Le Cameroun est à lui seul un réservoir de matières premières avec des gisements très abondants et encore inexploités : plus de 30 millions de tonnes de fer dans le sud du pays, du cobalt dans le Nord-Ouest anglophone, de l’uranium, du cuivre, du coltan, du diamant, du manganèse, et la liste n’est pas exhaustive. Le pétrole et le gaz de Bakassi dans le Sud-Ouest anglophone constituent le plus grand gisement du golfe de Guinée. Mais le pays, au cours de cette dernière décennie, est rentré dans le cercle fermé des pays les moins avancés.

L’agriculture est encore archaïque et rudimentaire, ne parvenant plus à atteindre l’autosuffisance alimentaire. Le pays importe pour un peu plus de 500 milliards de francs CFA (750 millions d’euro) de riz par an, alors que certaines firmes chinoises produisent localement un peu plus de 30 000 tonnes de riz par an exclusivement destinées à l’exportation vers le marché européen. Autre contraste significatif : la législation camerounaise interdit la production de la hyacinthe d’eau et favorise la destruction totale de cette plante aquatique. Paradoxalement, le gouvernement et différents autres acteurs importent les meubles et matériaux faits à base de hyacinthe d’eau. Le pays exporte le bois et importe le papier et les matériaux en bois. L’État exporte l’hévéa et importe du matériel en caoutchouc. Les exemples sont légion. C’est précisément la preuve d’une quasi-inexistence d’un tissu industriel capable de transformer localement la matière première, et ce, 58 ans après l’indépendance.

Un appauvrissement général

La paupérisation de la jeunesse, qui représente pratiquement l’essentiel de la population – 80 % de la population a moins de 35 ans –, contraste avec la richesse d’une classe de personnes au pouvoir avec une moyenne d’âge oscillant entre 65 et 70 ans. Une gérontocratie bien établie et se situant aux antipodes de la quasi-totalité de la population qui n’a connu qu’un seul président. Ce sont des millions de jeunes diplômés et de personnes surqualifiées qui ne parviennent pas à trouver un emploi. C’est une jeunesse, y compris en diaspora, dynamique, très engagée et porteuse des germes de l’émergence, qui trouve son élan et ses efforts paralysés par une politique sciemment entretenue et dont le but ultime est la valorisation et l’élévation d’un homme qui apparaît comme un monarque de quasi « droit divin » tant le culte de la personnalité autour de lui est fort et indigne d’une république.

L’amorce de la fin d’un cycle

Si la conquête du numérique a donné une dimension impressionnante aux mutations sociales en cours au Cameroun, notons tout de même que plusieurs start-up fleurissent dans ce pays au cœur du golfe de Guinée. La ville de Buea, par exemple, a même été rebaptisée Silicon Mountain du fait de ces multiples centres d’incubation dans les métiers du numérique. Rien d’évident, puisqu’elle est une pièce du puzzle du vaste projet de « siliconisation du monde » à travers l’expansion du libéralisme numérique pour une transformation sociale. La crise anglophone, la crise postélectorale enclenchée après la proclamation des résultats par le Conseil constitutionnel déclarant à une très large majorité la victoire du président (71 %) présagent du crépuscule d’une dictature à huis clos. C’est une nouvelle saison qui se met en place, certes, avec ses spécificités et ses exigences, mais aussi dans tout ce qu’il y a de nouveau sur le plan de la gouvernance, de la coopération et de la sécurité.

Photo : © CRISTINA QUICLER CRISTINA QUICLER / AFP

Un dialogue nécessaire sinon…

Un dialogue inclusif et impératif participerait à désamorcer cet engin explosif en pleine constitution. L’impératif d’un gouvernement de transition à courte durée et le recours aux instances internationales pour l’organisation d’une nouvelle élection crédible pourraient sauver le pays d’une éruption totale, dont les conséquences seraient dommageables pour l’ensemble de la sous-région. Les incursions et les frappes à répétition des djihadistes de la secte islamique Boko Haram dans les localités de l’extrême nord ainsi que celles des miliciens centrafricains dans les localités orientales du pays plombent davantage le niveau de sécurité du pays. Le mécontentement des populations ne cesse de s’amplifier et les candidats à l’émigration se font de plus en plus nombreux. Le malaise vécu dans la société camerounaise est factuel, c’est un volcan actif en pleine ébullition du fait de la longévité au pouvoir du président Biya et de l’extrême précarité dans laquelle croupit la jeunesse.

Changer de dirigeants

L’impératif d’un renouvellement de la classe dirigeante plane à l’horizon. Dans le cas contraire, le régime de Yaoundé, sorti du mouvement linéaire de rotation du pouvoir, risque d’entrer en collision avec toutes les forces vives démocratiques de la nation, férues d’alternance politique. Le statu quo conduirait indubitablement à la dégénérescence du pouvoir hyper concentré autour d’un seul homme dans un contexte où tous les indicateurs socio-économiques et politiques sont au rouge. D’après Célestin Tagou, universitaire camerounais, « tout corps, tout organe, toute organisation sociale, toute structure qui ne bouge pas, qui n’est pas dans une dynamique de renouvellement, est voué à l’étouffement et à la mort » et le régime de Yaoundé est statique, et ce, depuis 1982. Il n’a pas su se renouveler malgré les différentes transitions économiques, politiques et même philosophiques qui, jadis, se sont présentées. Toutefois, comment comprendre aujourd’hui les promesses du président Biya d’accomplir ce qu’il n’a su et pu faire pendant 36 ans avec les soutiens des grandes puissances et des vents qui lui étaient plutôt favorables ? L’avenir parlera de lui même.

Par Jean-Claude Félix-Tchicaya* ET Hippolyte -Eric Djounguep**

LE POINT

* Praticien chercheur au sein de l’Institut Prospective et Sécurité en Europe (IPSE) dans les domaines de de la géopolitique, la géostratégie et la sociologie.

** Chercheur à l’Ecole Supérieure des Sciences et Techniques de l’Information et de la Communication (ESSTIC) de l’Université de Yaoundé II dans les domaines de la géopolitique et de la géostratégie.

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