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Le carnage du Cameroun anglophone*

Depuis deux ans, dans l’ouest du pays, des centaines de personnes sont mortes, des villages entiers se sont vidés. La romancière nigériane Chimamanda Ngozi Adichie raconte, à travers le parcours de son «ami Theo», la violence subie par la population anglophone du pays.

Quand notre ami Theo a fait la connaissance de Libby, dans la province du Shandong, les parents de la jeune Chinoise, qui allait devenir son épouse, d’abord soucieux de protéger leur fille unique et méfiants envers les Africains, ont finalement accordé leur bénédiction avec ces mots : «Au moins, ce n’est pas un de ces Noirs qui sont moches.» Theo raconte l’anecdote avec un amusement narquois, donnant à penser qu’il développerait la question s’il n’était déjà autrement accablé. C’est un homme agréable et doux, respectueux et fiable, quelqu’un dont on dirait en Afrique de l’Ouest : «C’est un garçon bien élevé.» Cependant, depuis l’année dernière, une lourde chape de plomb pèse sur sa poitrine.

Theo est un Camerounais anglophone, et sa terre est en danger. La couverture des événements qui se déroulent dans la région ouest du Cameroun est chiche, et lorsque les médias les évoquent, c’est sous l’expression de «crise anglophone», ce qui donne une coloration plutôt bénigne à une dévastation terrible. Le fait est que des centaines de personnes sont mortes. Que des villages entiers se sont vidés, maisons et magasins réduits en ruines calcinées.

Ce carnage ne procède pas tant d’un conflit linguistique que de l’absence fatale, une fois de plus, de prise en compte par une nation africaine de sa population minoritaire. C’est aussi le produit du bourbier légué par l’Europe coloniale.


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Le Cameroun a été une colonie allemande jusqu’à la Première Guerre mondiale, où les armées britannique et française se sont emparées du pays et l’ont divisé. La France s’est arrogée la part du lion, tandis que la Grande-Bretagne prenait une fine tranche en bordure de sa colonie du Nigeria. (Certains Nigérians sont partis s’y établir ; ma mère, nigériane, est née en 1942 de parents qui venaient de monter une affaire au Cameroun britannique.)

En 1960, le Nigeria et le Cameroun français ont accédé à l’indépendance, mais l’indépendance n’allait pas faire partie des options offertes au Cameroun britannique. Dans cette zone, en effet, les citoyens se sont vus peu après placés par consultation devant l’alternative suivante : rattachement au Cameroun français ou intégration au Nigeria. Le nord du Cameroun britannique a choisi le Nigeria, le sud a opté pour le Cameroun français.

C’est ainsi qu’est née la république fédérale du Cameroun : un pays bilingue unique composé de deux régions autonomes. Sur le drapeau national figuraient deux étoiles, symboles de cette union entre anglophonie et francophonie.

Au regard de la Constitution, l’union était équitable. Dans les faits, c’était tout le contraire, la région française dominant largement par sa taille et sa population. Rapidement, de par une volonté politique, cette union devint injuste. En 1972, un référendum transforma la structure du pays en la rendant unitaire, ce qui de facto anéantissait l’autonomie de la région anglophone. En 1975, un nouveau drapeau fut créé : une seule étoile en occupait le centre ; l’autre avait été effacée.

Pour Theo, qui a grandi dans la ville anglophone de Bamenda, ce ne fut que la confirmation officielle de la réalité dans laquelle il vivait. Etre né anglophone, cela signifiait grandir avec une conscience aiguë de la marginalité de son identité. Ça signifiait se moquer des ministères mineurs du gouvernement en les traitant de «ministères anglophones». Les anglophones, qui représentent environ 20 % de la population, se donnaient du mal pour apprendre le français, tandis que les francophones balayaient d’un revers de main la réciproque, apprendre l’anglais. Ce n’était pas seulement la langue française que l’on considérait supérieure, mais aussi la francité – la bureaucratie, la culture, selon ce qu’un universitaire camerounais a appelé la «gallicisation de la vie publique».

Au lycée, Theo détestait la chimie parce que son professeur francophone ne parlait pas trois mots d’anglais et que, lorsque les élèves désemparés lui posaient des questions, il les injuriait en français et les fouettait. Un jour, des policiers francophones ont arrêté un autobus où se trouvait Theo et ont pris à part les anglophones, qu’ils ont harcelés et traités d’«Anglo-fous». L’oncle de Theo a appris le français et a tenté de se faire passer pour francophone afin d’obtenir un travail à Yaoundé, la capitale.

Comme de nombreux Camerounais des deux régions qui pâtissent de l’incompétence d’une bureaucratie gouvernementale gourmande de pots-de-vin, le père de Theo, greffier à la cour, n’a pas touché sa pension après avoir pris sa retraite. Theo l’a accompagné à Yaoundé pour s’enquérir des versements. Là, dans un bureau de la fonction publique, le père de Theo s’est exprimé en anglais. Le fonctionnaire lui a répondu en français. «C’est un pays bilingue ici, lui a fait remarquer le père de Theo. Au poste que vous occupez, on devrait être capable de parler indifféremment l’anglais et le français.» («Mon père avait un côté provocateur», ajoute Theo.) Peut-être s’était-il lassé de la marginalisation et du malaise qui l’accompagne, du sentiment d’être un citoyen de seconde classe dans son propre pays ; peut-être aussi croyait-il pouvoir donner une opinion sans que cela entraîne de conséquences. Toujours est-il qu’on ne lui a jamais versé sa pension de retraite. A sa mort, sa famille élargie, qui dépendait de lui, s’est trouvée démunie.


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Theo voulait des opportunités, il voulait avoir le choix. On était en 2000 et forte était la demande de professeurs d’anglais en Chine, dans le cadre de l’initiative du passeport chinois pour le monde. Theo a postulé à une offre d’emploi sur Internet. A sa propre surprise, on lui a fait une proposition. Avec les économies tirées de son petit commerce de riz et de haricots, il s’est procuré un visa et a acheté un billet d’avion pour la Chine.

Là-bas, il a enseigné l’anglais. Il a appris le mandarin. Il est tombé amoureux de Libby, de son élégance, de son assurance tranquille. La foi chrétienne qu’ils partagent les a unis. Ils ont eu une fille. Lorsque Libby s’est trouvée enceinte de nouveau, ils se sont inquiétés du prix qu’ils auraient à payer s’ils enfreignaient la politique de l’enfant unique. Ils voulaient désespérément ce bébé. Alors, ils sont venus aux Etats-Unis, en tant que demandeurs d’asile.

Pendant que Theo progressait pas à pas dans le labyrinthe du processus américain de la demande d’asile, sa terre, le Cameroun anglophone, se déchirait. Les enseignants faisaient grève pour protester contre l’affectation systématique de professeurs francophones dans les écoles anglophones. Les avocats et magistrats anglophones, coiffés de leurs perruques blanches et bouclées, descendaient dans la rue pour réclamer le changement. Le Cameroun a deux systèmes juridiques qui entrent souvent en conflit, la Common law du droit anglo-saxon dans la région anglophone et le code civil français dans la partie francophone. Cela faisait déjà longtemps que des juges francophones exerçaient dans les tribunaux anglophones, et les avocats réduits à plaider devant des juges qui s’emmêlaient les pinceaux étaient arrivés à saturation. Des citoyens ordinaires rejoignirent les rangs des manifestants. Ils voulaient l’autonomie. Ils voulaient des enseignants qui parlent anglais et des juges formés au droit en vigueur.

En 2016, le gouvernement répondit par un étonnant déferlement de violence. Manifestants repoussés au gaz lacrymogène. Soldats tirant dans la foule. Des dizaines de civils furent assassinées, selon les rapports. Des femmes furent violées, des villages incendiés. Du jour au lendemain, des gens qui avaient des maisons devinrent des réfugiés.

La plupart des anglophones n’avaient rien demandé d’autre que l’autonomie, mais face au feu de la violence étatique, le mouvement indépendantiste, jusqu’alors considéré comme marginal et sans importance, parut soudain légitime.

Comme la plupart des mouvements de ce type, le mouvement indépendantiste est mal défini et désorganisé. Des groupes pro-indépendance ont été accusés d’enlèvements et d’extorsion. Certains leaders du mouvement indépendantiste vivent en Europe ou aux Etats-Unis. Les factions armées se considèrent en guerre contre l’Etat camerounais. Mais, en dessous de tout cela, il y a la vérité vibrante d’une minorité qui a été marginalisée et qui n’en peut plus.


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Lorsque Theo parle de la situation, il utilise des mots tels que «révolution» ou «lutte», que la force brute de son émotion sauve de la grandiloquence. Il appelle sa mère tous les jours et s’inquiète quand elle ne répond pas tout de suite. Il scrute les photos envoyées sur WhatsApp, des villages incendiés, un cadavre affreusement déchiré par une balle. L’année dernière, quand le gouvernement a coupé l’accès à Internet dans la région anglophone pendant trois mois en arguant que les médias sociaux attisaient les troubles, Theo était rongé d’inquiétude. Il a participé à des manifestations devant l’ONU et l’ambassade française. Sa famille a rejoint le flot de réfugiés qui partent pour le Nigeria, chassés par la peur. Sa passion mêle foi, rage et théorie du complot. Il est convaincu que le président français, Emmanuel Macron, s’est rendu au Nigeria pour lever des troupes et éliminer les anglophones. Il veut lire des livres sur les révolutions passées pour en tirer des infos utiles. Il prie souvent.

Récemment, alors qu’il jouait avec notre petite fille, le fils de Theo a sorti une carte de jeu de mémoire, de couleur bleue, d’un panier de jouets.
«Ça, c’est indigo !» s’est-il exclamé.
J’ai taquiné Theo :
«Tu pousses vraiment très loin le zèle de l’immigrant africain ! Le pauvre garçon a 3 ans à peine et il ne connaît pas juste le bleu, il connaît l’indigo?
– Nous faisons des exercices, m’a répondu gravement Theo. Je veux le préparer au jardin d’enfants. Dans ce pays, au moins, ta réussite est fonction de ton mérite. »
Il y avait une pointe d’incertitude dans sa voix, et il a détourné le regard.

Par Chimamanda Ngozi Adichie, écrivaine

LIBERATION

*Traduit de l’anglais par Mona de Pracontal.

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