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Crise anglophone : l’Etat au Cameroun, le roman de la mal gouvernance

Des jeunes chercheurs ont eu l’audace de mettre en débat la question de la forme de l’Etat, dans un ouvrage collectif codirigé par le père Ludovic Lado et préfacé par le Cardinal Tumi.

Voici un livre qui prend les allures d’une scène de tribunal. Ici, on argumente sur la crise sociopolitique qui secoue depuis 2 ans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest du Cameroun. La forme de l’Etat est en débat dans l’ouvrage collectif qui porte le sous-titre suivant : Le procès du centralisme étatique.

Etat centralisé ? Etat unitaire décentralisé ? Fédéralisme ? Ou sécessionnisme ? Chaque auteur a pris sa plume et s’est prononcé. L’accord est loin d’être trouvé entre les neuf chercheurs en sciences sociales, mais ils discutent par la force de l’argumentaire. Le plus connu de tous est le prêtre jésuite Ludovic Lado. Par ses écrits antérieurs, il s’est positionné comme un dissident vis-à-vis de l’ordre politique établi à Yaoundé. Mais cette fois, il codirige un ouvrage scientifique. Sa casquette est donc celle du docteur en anthropologie sociale et culturelle. C’est la science qui le ramène à l’autre directeur : le sociologue Edmond VII Mballa Elanga, plus connu pour ses positions en faveur du régime. Il est chargé de cours à l’Université de Douala. A ces deux universitaires plus capés, se sont joint des jeunes chercheurs qui, pour certains, écrivent encore leur thèse de doctorat. Ce sont des « no name » qui prennent la posture de l’intellectuel, selon Christian Tumi. Le Cardinal signe la préface et se réjouit de lire des citoyens ayant choisi de mettre leur intelligence « au service de la vérité et de la justice. »


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Pourtant, il est difficile d’établir une vérité au terme de la lecture des 239 pages de cet ouvrage paru en novembre dernier aux Editions du Schabel à Yaoundé. Tout de même, on en sort édifié sur les acteurs en présence dans la crise dite anglophone, sur leurs stratégies et sur les positionnements. Trois acteurs majeurs sont identifiés par le doctorant en science politique Godefroy Nouaham Kenmogne.

Il y a d’abord les autorités administratives et gouvernementales, grands défenseurs de l’Etat unitaire, qui veulent à tout prix garder la mainmise sur la gestion de la crise. Tout changement incontrôlé pourrait leur faire perdre leur position sociale ainsi que les avantages politiques et économiques qui vont avec. Ils incarnent le système gouvernant dans l’Etat néo-patrimonial où chaque subalterne doit faire une « allégeance aveugle » à la hiérarchie. Cette hiérarchie au-dessus de laquelle se trouve le président de la République. Il y a ensuite les leaders sécessionnistes du Nord-Ouest et du Sud-ouest, présentés comme des frustrés ou des marginalisés dans la répartition du gâteau national et l’exploitation des richesses. L’enjeu de la sécession est la prise du pouvoir dans l’ex Southern Cameroons et la gestion des richesses de cette partie du Cameroun. Enfin, les partis politiques ont vu l’opportunité de faire de belles affaires, soit en marchandant leur positionnement auprès du pouvoir en place, soit en s’érigeant en défenseur des intérêts de la population.

Mal gouvernance

Si l’enjeu de la crise est l’accès ou le contrôle des richesses, le débat sur la forme de l’Etat porte en réalité sur la gouvernance de cet Etat. Les mêmes problèmes sont soulevés d’un auteur à l’autre. Nouaham Kenmogne établit le diagnostic le plus complet  : des gouvernants distants des attentes et aspirations des populations, une absence d’initiative et d’anticipation gouvernementales, la déconfiture des entreprises publiques, l’inertie et les lenteurs dans la mise en œuvre des reformes et des projets, le taux élevé des détournements de fonds publics et le gaspillage des ressources budgétaires, le faible taux d’accès aux services sociaux de base, un taux élevé de chômage, le faible taux d’attractivité des investisseurs privés, l’aggravation de la pauvreté, un développement régional déséquilibré, la zombification et la vassalisation des citoyens, la perte de confiance des jeunes en l’Etat, combiné à la perte de leur amour propre, l’apparition au sein de la population de sentiments de défaitisme, de fatalisme et de résignation, l’aggravation du tribalisme et la perte de la solidarité citoyenne, l’étouffement de la démocratie avec pour corollaire la disparition de l’expression plurielle au profit de la pensée monolithique.


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C’est de ce mélodrame que sont nées les revendications de la minorité anglophone. Celle-ci rejette sur la majorité francophone la responsabilité de la mal gouvernance de l’Etat. Le socio-démographe Narcis Bangmo propose alors le concept de « colonialophonie », pour comprendre la cristallisation de l’opposition Anglophone/Francophone. La colonialophonie est l’expression du repli identitaire du Camerounais anglophone. Celui-ci revendique une « identité heureuse » qui serait le produit de la colonisation britannique, contrairement à la colonisation française qui aurait été malheureuse et serait la source des problèmes de gouvernance au Cameroun. Les faits, selon le chercheur, indiquent que la colonisation britannique a produit une culture, ainsi que des traditions institutionnelles, administratives, managériales, etc. Bref, elle a façonné une manière de faire, de vivre et de raisonner. L’anglophonie a fini par prendre les allures d’une ethnie. Pour en être membre, il ne suffit de parler anglais ou d’avoir étudié dans le sous-système éducatif anglophone. Si cette identité a été artificiellement créée et entretenue par une élite politique, il n’en demeure pas moins vrai qu’il existe une volonté populaire chez les Anglophones de parler d’une même voix indépendamment de leurs différences ethniques antérieures à la colonisation britanniques. Dans leur combat pour une cause qui semble commune, ils ont choisi de parler de ce qui les unit.

Décentralisation contre fédération-sécession

Si la crise donne à voir des instrumentalisations, il y a lieu de prêter attention aux mots cultes mobilisés dans la communication des acteurs. Aristide Menguele Menyengue rappelle que la communication de crise s’appuie sur ces mots mobilisateurs, qui emportent une forte croyance populaire, qui suscitent et entretiennent l’espoir du changement. C’est la bataille de l’opinion qui se joue. D’un côté, le fédéralisme est présenté comme l’idéal d’Etat face à l’échec du centralisme étatique ayant toujours prévalu depuis la réunification en 1961. Cette idéalisation est historiquement construite. En effet, elle se nourrit de la marginalisation des populations de l’ex Southern Cameroons et de la croyance en un passé heureux dans le système fédéral lorsque le territoire faisait partie de la colonie nigériane sous administration britannique. De l’autre côté, le discours des autorités sur l’accélération de la décentralisation apparait comme la réponse visant à marginaliser et discréditer l’idée de la fédération. C’est à dessein que cette forme de l’Etat est présentée comme une réalité dépassée et obsolète, et même assimilée à la sécession. Toutefois, la bataille des mots montre bien qu’un objectif a été atteint : la politisation d’un problème parti des revendications corporatistes des avocats et des enseignants. Aristide Menguele Menyengue explique que politiser une situation c’est amener l’autorité publique à la prendre en charge, c’est faire reconnaitre un problème publiquement et faire admettre que son règlement revient à l’autorité.


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Les chercheurs portent des regards différents sur la situation ainsi politisée et instrumentalisée. Edmond VII Mballa Elanga se donne pour projet de lever certaine confusion. Ainsi, insiste-t-il à expliquer que la mal gouvernance et le sous-développement du Cameroun ne sont pas directement liés au centralisme administratif hérité de la colonisation française. Tout comme le fédéralisme n’est pas a priori la solution à tous les problèmes du Cameroun. Il semble même défendre l’idée d’un régime centralisé porté par une élite au service de la population. Pour lui, les catégories anglophone/francophone doivent être dépassées. L’histoire doit aussi cesser d’être le seul référent car, le passé est très souvent instrumentalisé et devient une source de division. Le plus important c’est de prendre en charge les réalités actuelles du Cameroun. Christian Bios Nelem ajoute que le Cameroun vit un problème national plus urgent que le débat sur la forme de l’Etat : les intrigues, la haine, la délation, la corruption, le chauvinisme ethnique, la manipulation ou encore l’enrichissement illicite. Le problème camerounais porte sur la répartition des richesses entre les classes sociales. On pourrait ajouter entre les riches et les pauvres.

Aux sources du fédéralisme nigérian

Crise anglophone ou problème camerounais. Il reste difficile d’évacuer le débat sur la forme de l’Etat. Nul ne peut nier que le centralisme, que défend Mballa Elanga, a montré ses limites. La réponse lui vient de deux chercheurs moulés dans le système anglo-saxon. Emile Kifon, le spécialiste de la gouvernance et des politiques publiques, postule que si l’Etat fédéral ne garantit pas la bonne gouvernance et le développement, il est au moins porteur de paix, de partage de pouvoir et de responsabilité. On pourra toujours l’ajuster et l’adapter pour un meilleur vivre-ensemble dans un le pays d’aujourd’hui et de demain, rassure Sa’ah François Guimatsia qui travaille depuis des années sur les politiques en matière de bilinguisme au Cameroun.


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Il y a l’approche de l’expert en économie politique du développement. Herve Lado invite à découvrir le fédéralisme pratiqué au Nigeria depuis 1954 car, c’est ici que tout a commencé pour les populations de l’ex Southern Cameroons. Elles connaissent l’expérience nigériane qui leur parle encore aujourd’hui : les décisions fondamentales sur la forme de l’Etat ont toujours fait l’objet d’une conférence nationale, c’est-à-dire une assemblée inclusive de toutes les composantes sociologiques du pays. La fédération n’est pas un long fleuve tranquille et le Nigeria n’est pas une fédération achevée. Mais les populations sont jalouses du droit de pouvoir choisir leurs représentants à différents échelons et de pouvoir gérer leurs affaires locales. Il revient au Cameroun de tracer lui-même sa voie en s’inspirant des forces et des faiblesses de son grand voisin.

Par Assongmo Necdem

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