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Roland Marchal : « La coopération entre le Cameroun, le Nigeria et le Tchad n’est pas sans nuage »

Le président Emmanuel Macron entame aujourd’hui une visite de deux jours au Tchad, sa première dans ce pays considéré aujourd’hui comme le principal partenaire stratégique militaire de la France sur le contient africain. Roland Marchal, chercheur au CNRS, répond aux questions d’Esdras Ndikumana.

RFI : Emmanuel Macron est attendu au Tchad, ce samedi, pour une visite de deux jours. Est-ce que le stop tchadien est devenu, aujourd’hui, une étape obligée pour un président français ?

Roland Marchal : Compte tenu de la politique de la France au Sahel et en Afrique centrale, oui.

Est-ce qu’on peut dire, aujourd’hui, que le Tchad est devenu le plus important partenaire stratégique de la France sur le continent ?

Certainement au point de vue sécuritaire. Pas du tout au point de vue économique. Il est devenu incontournable depuis janvier 2013, depuis l’intervention Serval. Il l’est devenu encore plus compte tenu de la crise en RCA, de l’opération Sangaris, et puis, aujourd’hui, des difficultés extrêmes que connaît son voisin.

Le Tchad semble de plus en plus retissant à participer à la guerre au Sahel.

Le gouvernement tchadien voit que, d’une certaine façon, compte tenu des faiblesses notamment du gouvernement malien et de l’armée malienne, les hésitations et les calculs des uns et des autres en Afrique de l’Ouest, cette guerre va durer très longtemps. Et, d’une certaine façon, poser la question de son départ, c’est aussi faire monter les enchères pour qu’il puisse rester.


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Justement, à ce propos, peut-on dire que, dans le G5 Sahel, il y a des armées encore faibles, comme celles du Mali et du Burkina Faso, et deux armées bien préparées, les Mauritaniennes et Tchadiennes ?

Oui, c’est un point de vue que défendent beaucoup les militaires français. Donc, de ce point de vue là, le Tchad et la Mauritanie ont de bonnes armées, mais on oublie tout le reste. C’est-à-dire la capacité à remplir d’autres tâches militaires de sécurisation et de stabilisation. Et puis aussi, la capacité à coopérer avec les autres membres du G5 Sahel, il y a des problèmes. Cette vision binaire, sur le terrain, devient très rapidement complètement inadéquate.


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Les Etats-Unis viennent de confirmer qu’ils ne financeront pas le G5 Sahel. Cela tombe mal pour Emmanuel Macron, non ?

Cela tombe mal et les Français, faisant pression sur l’Union européenne, ont obtenu des financements qui sont extrêmement conséquents, mais qui ne garantissent en aucune manière la pérennité d’une alliance militaire, qui devra fonctionner pendant des années si on veut qu’elle ait effectivement un rôle significatif dans la région. Et donc, cette décrédibilisation du G5 Sahel par la décision américaine pose un autre type de problème qui est : quel type de financement international peut exister pour des forces militaires ad hoc ? On a le problème aussi en Somalie avec l’Amisom. Et constater, d’une part, que l’Union africaine, contrairement aux promesses faites, n’a pas fait les efforts attendus sur la création d’un fonds pour financer ses opérations, et puis, d’un autre côté, les pays occidentaux. Alors, dans la conjoncture trumpienne évidemment, ils sont de plus en plus réticents, peut-être parce qu’il y a aussi un doute, au-delà des questions budgétaires, sur la capacité de ces forces à changer profondément la situation. Je ne suis pas sûr que la diplomatie française ait une réponse adéquat pour satisfaire les inquiétudes d’éventuels donateurs.

Autre sujet qui préoccupe beaucoup le Tchad, c’est la lutte contre Boko Haram. Qu’est-ce que Déby attend de la visite d’Emmanuel Macron dans cette perspective ?

Le président tchadien est confronté d’abord à des problèmes internes importants, qui ne sont pas simplement sur sa longue frontière avec le Nigeria, mais également dans le nord du Tibesti, donc la frontière avec la Libye. C’est un dossier qui sera aussi évoqué de façon assez approfondie. Donc, je crois que là aussi la question de la coopération entre les pays intéressés – Cameroun, Nigeria et Tchad – n’est pas sans nuages. Je pense que ce sera aussi un des points discutés pas les deux présidents.


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Autre sujet de préoccupation pour Emmanuel Macron cette fois, l’arrivée des militaires russes en Centrafrique où la Russie est perçue comme un rival de la France dans son pré carré. Est-ce un sujet de préoccupation que partage Déby et Macron ?

Je crois, tout à fait. Ce que l’on sait de la discussion entre le président français et ses homologues d’Afrique centrale au sommet de la francophonie, c’est que la question de la Russie a été évoquée et que le président Déby, et plus encore que le président Sassou Nguesso et son collègue de Guinée équatoriale, a été extrêmement vif dans la discussion sur la Russie et extrêmement clair vis-à-vis du président Touadéra sur le fait que la Russie n’était pas une option géopolitique tenable pour la RCA, arguant du fait que les Russes pouvaient avoir des menées de déstabilisation. On y croit, on n’y croit pas. Donc, je crois qu’il y a une inquiétude des deux présidents qui n’est évidemment pas de même ordre.


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Dernière question. Maintenant que le régime de Ndjamena est devenu un partenaire stratégique de la France, Paris semble avoir renoncé à toute interpellation sur la question de la démocratie et des droits de l’homme.

Oui et ce qu’on voit c’est que monsieur Macron fait réellement parti du vieux monde de ce point de vue-là. On voit une extraordinaire continuité. Et ce qui est frappant, c’est de voir comment les présidents français changent et que, malgré les alternances politiques à Paris, finalement, les raisons qui prévalent pour soutenir le régime tchadien demeurent et ce soutien reste très fort.

Par Esdras Ndikumana

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