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La guerre politico-linguistique du Cameroun virtuel post-électoral

Dans les années 50, l’expression "maquisards" désignait les indépendantistes de l’Union des Populations du Cameroun (UPC). En 2018, la présidentielle du 07 octobre a accouché, dans les réseaux sociaux, de deux vocables similaires. "Sardinards" pour les pro-régime-Biya et "tontinards" pour les pro-Maurice-Kamto, leader de l’opposition arrivé 2ème à l’issue du scrutin.

« Sardinard » ou « Tontinard » ? C’est la question posée par un internaute dans le groupe Facebook : « Débat sur l’actualité du Cameroun ». Processus d’identification sociopolitique. Même approche dans les communautés virtuelles « La vraie République », « Le Cameroun c’est le Cameroun », ou encore « Le Cameroun c’est le Cameroun libre ». Une phraséologie qui a vu le jour pendant la campagne électorale. Période durant laquelle le candidat du Mouvement pour la Renaissance du Cameroun (MRC), Maurice Kamto, du groupe ethnique « Bamiléké », s’est vu coller l’étiquette de « Tontinard ». Par ce concept, entendez le bénéficiaire légitime de la « tontine », celui dont « le tour est arrivé de remporter la cagnotte », et dans le cas précis, le fauteuil présidentiel. Un manifestant virtuel pro-Kamto, Olivier K., s’est dit heurté par ce vocabulaire qu’il a jugé « insultant » à l’endroit des Bamilékés. Alors, pour faire acte de protestation (selon ses dires), il a créé une sorte d’antonyme: « Sardinard ». Attaque ad personam contre « ceux des Camerounais qui se laissent convaincre par le pouvoir, en contrepartie [d’un casse-croute composé] de pains et de boites de sardines », confie-t-il en off. Le mot devient viral, et la toile camerounaise se fissure en deux blocs antinomiques. Silas M., anti-régime, publie, un brin épigrammatique : « Sardinards renvoie à une espèce de ouistitis bêtement heureux du bantoustan pluridécennal ». Bantoustan pluridécennal, périphrase indexant le président Paul Biya, au pouvoir depuis 36 ans, sacré « Sardinard-en-chef ». Lorsqu’on va plus loin pour comprendre cette sémiotisation dichotomique de l’espace public virtuel du Cameroun, on découvre  une migration de ces concepts sur des considérations tribales. Dans le groupe Facebook « Le Cameroun c’est le Cameroun » par exemple, « Sardinard » renvoie à « la tribu des médiocres » (Béti) et « Tontinard »,  « la tribu des travailleurs » (Bamiléké).  Dans une acception plus politique, « Le Cameroun c’est le Cameroun libre », considère que « Les Bamilékés sont la force économique du Cameroun. [Et que] Seul un président bamiléké [Maurice Kamto] peut faire travailler les jeunes de ce pays » (SIC). Paroles d’un Tontinard. Réponse d’un Sardinard : « Les tontinards !! Ce qui m’intrigue avec cette race, c’est qu’ils sont nés juste pour peupler la terre, pas pour l’embellir ». Peupler la terre mais surtout pas la gouverner, comme le soutiennent des manifestants anti-bamilékés : « Kamto ne sera jamais président […] ». A la guerre comme à la guerre, donc…par référents idéologiques interposés.


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Si l’on disait, à la lecture de ce qui précède, que Facebook a permis de bâtir ce discours contestataire post-électoral, on pourrait en dire autant des difficultés de l’État camerounais, à affermir son identité et son unité nationales. Certains, comme le journaliste Georges Dougueli de Jeune Afrique, y ont vu la conséquence de l’instauration, par les deux présidents qu’a connu jusque-là le pays, d’une « géopolitique des identités socioculturelles ». Sempiternel mode de gestion des affaires publiques qui se paie cash aujourd’hui : exacerbation des revendications sociales, percée du repli communautaire et ressentiment ethno-tribal.

Pour autant, le Cameroun « physique » est-il « sur des braises », autant que ça chauffe dans l’e-rue?

On pourrait répondre par l’affirmative, au regard de la crise encore et toujours en cours dans les régions anglophones du pays. En effet, malgré la résignation d’une frange de la population du Sud-ouest et du Nord-ouest, les frustrations perdurent. La fracture socioculturelle et politique est-elle rafistolable? Bien malin qui pourrait le dire avec certitude. Par contre, la négative est aussi envisageable, nonobstant l’avènement d’un mouvement protestataire se faisant appeler « Brigade Anti-Sardinards » (Page Facebook suivie par 10.000 abonnés en deux mois). Collectif de « citoyens engagés » de la diaspora, né au lendemain de la promulgation des résultats de la présidentielle. Son leitmotiv, protester, en ligne comme hors-ligne, contre ce que ses fondateurs ont appelé le « Hold-up électoral » d’octobre 2018. Son mode opératoire : le « boycott de tous ceux qui, de près ou de loin, apportent leur soutien à la tyrannie en place depuis 36 ans au Cameroun » (SIC Page Facebook – post du 20 novembre 2018). Sa victimologie : les personnalités publiques ayant ouvertement fait allégeance au pouvoir en place. Artistes-musiciens, chefs traditionnels, ministres, tous « devenus sardinards par intérêt personnel »… Seul problème, l’action collective de ce groupe contestataire reste fortement critiquée et confinée à l’espace urbain européen ou américain. Quant à son impact sur la rue camerounaise, il est quasi nul, cette dernière particulièrement « fermée » à l’expression des colères populaires. Tout de même, une extra-territorialisation de la contestation, qui aura cristallisé « un malaise profond, sur fond de repli communautaire et de déchirements politico-linguistiques  » (Jeune Afrique, N°2963-2964 du 22 octobre au 04 novembre 2017).


>> Lire aussi – Diaspora camerounaise : il ne fait pas toujours bon être artiste pro-Paul Biya…


Le Cameroun virtuel post-présidentielle s’apparente donc à une « cocotte-minute » surchauffée, dont l’incandescence se fait sentir avec une acuité sans cesse croissante. Entre coagulation des colères, cohabitation tumultueuses entre « ainés » et « cadets sociaux »,  antagonisation des deux ethnies contrôlant l’une, le pouvoir politique et l’autre, le pouvoir économique… à chacun sa petite idée.

Tout compte fait, la présidentielle camerounaise de 2018 aura révélé la capacité des groupes sociaux issus de l’e-rue et de la rue dématérialisée (pour l’occasion), à légitimer la mobilisation virtuelle comme mode populaire de participation politique. Mais surtout, à bâtir un discours contestataire, vecteur de tensions ethniques et sociopolitiques.

Par Alain Patrick FOUDA

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